Invité au colloque “Oppositions intellectuelles à la Guerre d’Algérie”, Aïssa Kadri, professeur honoraire, université Paris 8, dénonce et refuse d’y participer. Il a décliné l’invitation à cette rencontre, qui serait entachée de subjectivité, dont la perspective d’approche était compromise avec l’intrusion de quelques personnalités au programme. Il devrait intervenir pour parler de l’engagement des enseignants contre la guerre.

L’intervention du Pr Kadri devait porter sur les conditions d’engagement de quelques personnalités représentatives des groupes de l’entre-deux ; conditions subreptices, inattendues ou prédéterminées par leurs trajectoires, de basculement vers la dénonciation de la répression et le soutien à la lutte du peuple algérien. Au centre de sa réflexion, il souhaitait aborder les causes et les raisons, les circonstances, les modalités et formes des basculements du côté des opprimés.

Mais à la dernière minute, et par honnêteté intellectuelle et respect en leur mémoire, c’était inconcevable pour lui de cautionner une dérive historique et intellectuelle non assumée. En effet, des personnalités aux sensibilités opposées, des intellectuels antagoniques dans leur perception de la guerre d’Algérie sont traitées subjectivement en dehors de l’esprit même du colloque.

Halte au « révisionnisme historique »

«Les personnalités dont je souhaitais parler ont défendu l’honneur d’une certaine France et n’auraient sans doute pas pardonné, pour ceux décédés, que leurs noms soient associés à ceux qui ont fait de la répression leur seul argument et arme», a-t-il indiqué dans une déclaration rendue publique. Et d’ajouter : «L’intrusion de personnalités partisanes de la répression dans le programme complet et définitif, reçu tardivement, change la perspective d’approche et peut être comprise, par un large public, comme une tentative de révisionnisme historique qui n’est pas clairement assumée».

A titre d’exemple, il a dénoncé le fait que Jacques Soustelle, un des fondateurs de l’OAS, soit mis au-devant de la scène, alors que Mouloud Feraoun et ses camarades (Salah Ait Aoudia et Ali Hammoutène), des intellectuels assassinés à la veille de l’indépendance par les commandos de cette organisation criminelle, n’ont pas eu droit de citer lors de ce colloque !

Un colloque aux présupposés politiques ambigus

«A cet égard, la problématique initiale du colloque, tel d’ailleurs que la confirme le titre même de ce dernier, me semblait très claire. Il s’agissait en effet de rendre compte des oppositions des intellectuels, entendus au sens large, à la Guerre d’Algérie et plus généralement au colonialisme. Or, l’introduction de personnalités dont les positions ont été, pour certains, fortement ambiguës (Tocqueville, Urbain, Tillion, Camus, Aron) et pour d’autres, clairement affichées pour la colonisation et la répression (Soustelle) a changé la philosophie globale du colloque.», a-t-il fait savoir.

Donc, face à cette ambivalence qui « interroge sur les présupposés politiques d’une telle rencontre », le professeur Kadri a préféré s’abstenir en s’adressant à ses confrères pour décliner l’invitation et éclaircir sa position : «Aussi bien, chers collègues, je ne peux en toute conscience participer à un colloque dont les présupposés, les objectifs, les critères de choix des catégories et des personnalités retenues, n’ont pas été clairement définis, affichés et assumés et qui me semble pour le moins tenter de faire valoir, in fine, un faux équilibrisme entre des mémoires profondément antagonistes.»

Des intellectuels face aux enjeux mémoriels

Pour rappel, ce colloque « Colonisation et guerre d’Algérie : oppositions intellectuelles » répond à l’une des recommandations du rapport remis en janvier 2021 au président de la République par Benjamin Stora, historien spécialiste du Maghreb, sur les enjeux mémoriels de la guerre d’Algérie et le travail de vérité et de réconciliation nécessaire entre la France et l’Algérie.

Trois journées pour étudier la question de l’opposition des intellectuels à la colonisation française en Algérie et à la guerre d’indépendance. Il a été organisé conjointement par l’Institut du Monde Arabe (IMA) et la Bibliothèque Nationale de France (BNF), du 20 au 22 janvier derniers. La communication de Pr Kadri avait pour titre : « Des intellectuels universitaires de l’entre deux : André Mandouze, Jacques Pereyga et Jean Leca ».

Aissa Kadri est professeur émérite de sociologie université Paris 8. Il a publié de nombreux articles et ouvrages en sociologie de l’éducation, sociologie des intelligentsias au Maghreb et en immigration, en sociologie de l’immigration. Entre autres, « La guerre d’Algérie revisitée ; nouvelles générations, nouveaux regards » (Karthala, 2015) et « L’école dans l’Algérie coloniale ; conformer ou émanciper ? » (Sudel, 2005). Il a notamment préfacé l’ouvrage de Michel Kelle, « 5 figures de l’émancipation algérienne, des modèles pour un renouveau des rapports franco-algériens » (Karthala, 2013).

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